🥋 Édito — Transmettre, voir grandir… et parfois regarder s’éloigner


🧭 Transmettre et voir grandir

Dans la pratique martiale, certaines choses ne s’apprennent ni dans les livres, ni dans les stages, ni même sur le tatami.

Parmi elles, il y a cette joie particulière, presque silencieuse, de voir quelqu’un progresser.

Voir un élève comprendre, intégrer, s’approprier les fondamentaux, les principes, jusqu’à ce qu’ils deviennent naturels.
Puis observer le corps changer, la posture s’affirmer, le regard devenir plus juste.
Et enfin, voir naître une forme de confiance qui ne doit rien au hasard.

Puis, un jour, certains prennent leur envol.

Ils partent vers d’autres disciplines, d’autres horizons, parfois vers des parcours où ils brillent, portés par ce qu’ils ont reçu.
D’autres passent naturellement à l’enseignement, avec sérieux et humilité.
Certains s’arrêtent, tout simplement, après un beau chemin parcouru.

Tout cela est juste.

👉 C’est même, au fond, l’une des plus belles récompenses de l’enseignant.


Mais il existe une autre réalité, plus difficile à nommer.

Ce n’est pas exactement de la déception.
Plutôt une forme de constat, mêlé d’incompréhension.

Voir certains anciens élèves s’éloigner, non pas pour continuer à apprendre mais pour reconstruire ailleurs quelque chose dont le sens échappe.

Avec ce discours récurrent : faire différent, créer sa voie, réinventer.

Sur le principe, rien de plus légitime.

Encore faut-il qu’il y ait derrière un socle, une cohérence, une progression.
Sans cela, ce qui se construit n’est plus une évolution… mais une dérive.


🎭 La dérive visible

Et aujourd’hui, cette dérive est visible.

Elle s’expose, parfois sans filtre, à travers les contenus publiés.

Ainsi, on regarde ces vidéos, ces démonstrations… et l’on comprend rapidement que quelque chose s’est perdu.

Non pas dans l’intention.
Mais dans la pratique.

  • Dès lors, on y voit des distances mal évaluées, notamment dans les frappes, où les coups partent sans jamais trouver leur portée réelle
  • La réaction du partenaire est absente, ou entièrement anticipée
  • Les mécaniques de corps deviennent incohérentes
  • Les déséquilibres ne sont pas respectés — projetant vers l’avant un partenaire déjà en arrière, sans jamais le ramener dans le bon axe
  • Et, au final, des techniques qui ne tiennent que parce que l’autre accepte qu’elles fonctionnent.

« La technique se vérifie.
L’ego s’explique. »


🧱 La perte du socle

Plus troublant encore, ces pratiques semblent déconnectées de tout socle reconnu.

Ni les fondamentaux de la boxe pied-poings, ni ceux de la lutte ou du judo, ni les principes structurants des disciplines traditionnelles ne sont réellement présents.

Mais au-delà de cela, c’est aussi l’absence de tout patrimoine technique qui interroge.
Aucune trace d’une progression construite, d’un cadre reconnu, d’une transmission inscrite dans une lignée.
Les formes codifiées, les katas, les étapes techniques qui structurent l’apprentissage… disparaissent au profit d’une pratique sans repère.

  • Pas d’appuis solides
  • Pas de lecture du corps
  • Pas de logique d’opposition

Seulement des formes, sans ancrage.
Comme si la technique avait été remplacée par une intention… sans jamais être incarnée.


📱 L’illusion et ses mécanismes

Par ailleurs, à cela s’ajoute parfois une mise en scène plus trouble.

Des images de stages auxquels on a simplement participé, présentées comme s’ils avaient été organisés.
Des filiations suggérées, des appartenances floues.

L’emballage prend le pas sur la réalité.


En réalité, derrière ces trajectoires, il y a souvent deux approches qui se dessinent.

Celle d’un engagement patient, exigeant, de temps en temps discret, où l’enseignement se construit dans la durée, porté par la passion et un certain désintéressement.
Et celle, plus immédiate, où l’on cherche à exister rapidement, à capter, à séduire… quitte à inverser les priorités.

Dans ce second cas, l’image, le discours, et fréquemment même l’attractivité prennent le pas sur la rigueur.
L’enseignement s’ajuste à ce qui attire, à ce qui fonctionne, à ce qui permet de se développer plus vite.

👉 Et il arrive que l’ego et l’intérêt pécunier finissent par orienter davantage les choix que la pratique elle-même.

Dans un cas, la pratique structure l’enseignement.
Dans l’autre, c’est parfois l’enseignement qui s’adapte à ce qui attire.

👉 Et la différence finit toujours par apparaître.


Et puis, il y a peut-être le point le plus difficile à observer.

Voir certains élèves, pourtant bien engagés dans une dynamique solide, se laisser happer.

Attirés par la nouveauté, la promesse, la facilité apparente…
ou simplement par le charisme de celui qui propose.

Le phénomène est connu.
Et redoutablement efficace.


Le paradoxe, c’est que ces trajectoires ne viennent pas de nulle part.

Elles viennent souvent de personnes qui ont appris.
Qui ont pratiqué.
Qui ont progressé.

« Certains quittent un dojo avec les bases qu’on leur a enseignées…
et passent le reste de leur vie à les oublier méthodiquement. »


🧘 Avec le temps, pourtant…

Avec le temps cependant, on apprend à regarder cela autrement.

Sans colère.
Sans jugement inutile.

Mais avec une exigence intacte sur ce qui fait la valeur d’une pratique :

  • la cohérence
  • la simplicité
  • la capacité à résister au réel
  • et surtout… l’humilité

Car au fond, tout ramène à cela :

« La technique corrige.
L’ego justifie. »


Et certainement que le rôle de l’enseignant ne s’arrête pas à transmettre.

Sûrement consiste-t-il aussi à accepter que chacun fasse son chemin,
y compris lorsqu’il s’éloigne.

À continuer d’enseigner pour ceux qui restent.
Pour ceux qui cherchent encore.
Pour ceux qui doutent, corrigent, recommencent.

Et qui, lentement, construisent quelque chose de solide.


👉 Parce qu’au final :

« Les bases ne trahissent jamais.
L’ego, souvent. »